samedi 3 octobre 2009

Lagardethon

Vous aviez libéré la croissance ? Probablement, vous adorerez donner votre avis sur le nouveau dispositif de régulation prudentielle des secteurs de la banque et de l’assurance. Suite au rapport remis par Bruno Deletré en janvier 2009, Christine Lagarde soumet à consultation publique le projet d’ordonnance portant fusion des autorités d’agrément et de contrôle de la banque et de l’assurance.

Gizmo laisse aux éminents juristes le soin d’examiner l’opportunité de légiférer par ordonnance. Compte tenu du nombre de personnes consultées par la mission Deletré, elle se demande qui répondra à cette consultation. En fait, sur la centaine de personnes consultées, aucun universitaire, français ou étranger. Si toi, lecteur fidèle, tu souhaites apporter ta pierre au dispositif de contrôle du grand capital financier, c’est ici. Il reste notamment l'Article L. 612-20 (taxe) à rédiger...

dimanche 13 septembre 2009

Les bons comptes font les bons... statisticiens

Passionnante conférence de Jean-Michel Charpin lors du colloque de l’Association Française de Science Économique, ce vendredi 11 septembre 2009, intitulée « Statistiques : les voies de la confiance ». Ancien élève de l’Ecole polytechnique et de l’Ecole Nationale de la Statistique et de l’Administration Économique, Jean-Michel Charpin, président de l’AFSE en 2008-2009, a été directeur général de l’ Institut National de la Statistique et des Études Économiques (Insee) entre 2003 et 2007, et est actuellement membre du Conseil consultatif européen pour la gouvernance statistique. Autant dire qu’il connaît les arcanes de la production statistique. Partant du constat que la confiance dans les statistiques publiques s’est récemment érodée en France (voir le report du calage du chômage en 2007 ou les controverses sur l’indice des prix à la consommation, par exemple), Jean-Michel Charpin a abordé successivement quatre thématiques : la gouvernance, la qualité, la communication et la crédibilité en matière de statistique publique.

Une meilleure gouvernance de la statistique publique en France

Dans tous les pays du monde, la production des statistiques est un monopole public, que celui-ci soit géré directement par une administration centrale, décentralisé au niveau régional, ou confié à une agence. Cette dépendance administrative est susceptible d’entacher la crédibilité des statistiques, le pouvoir politique pouvant être soupçonné de manipuler leur production ou leur diffusion. Bizarrement, la France ne disposait d’aucun texte de nature législative garantissant l’indépendance professionnelle de l’INSEE : en pratique, l’indépendance était assurée par une « longue tradition corporative ». Cette situation très orthogonale par rapport aux standards internationaux était soulignée par les homologues européens de l’INSEE, même si l’INSEE bénéficiait d’un réel prestige en termes de qualité, et d’innovation méthodologique. Ce qui posait problème d’ailleurs, c’était moins la production des statistiques que leur diffusion. Les standards internationaux en matière de diffusion sont très divers : les pays scandinaves, par exemple, ne conçoivent pas que le pouvoir politique dispose des statistiques avant le grand public ; dans d’autres pays, il est admis que le Gouvernement puisse obtenir des chiffres quelques heures avant leur diffusion générale. Cet accès privilégié est admis par les normes internationales, « à condition d’être limité, contrôlé et rendu public ». Faute de production juridique, le directeur général de l’INSEE pouvait être soumis à une pression gouvernementale pour avoir les chiffres plus tôt que prévu : « En ce qui concerne la France, le Gouvernement est en général informé par l’Insee la veille à 18 heures. Certains ministres vivent douloureusement cette règle. » Et Jean-Michel Charpin de préciser qu’il n’était pas rare que les proches collaborateurs d’un ancien ministre des finances, devenu Président de la République, se fassent très pressants bien avant les 18 heures rituelles... N’exagérons toutefois pas l’ampleur des pressions politiques, qui furent parfois fantasmées : le report de mars à novembre 2007 du calage des statistiques du chômage n’a pas été motivé par des pressions gouvernementales, mais par des divergences aiguës entre les trois sources disponibles de mesure du chômage.

Après de multiples recommandations internationales et européennes, ainsi que plusieurs rapports parlementaires et projets internes de l’Insee, la loi n°2008-776 du 4 août 2008 de modernisation de l’économie a créé dans son article 144 une « Autorité de la statistique publique qui veille au respect du principe d’indépendance professionnelle dans la conception, la production et la diffusion des statistiques publiques ainsi que des principes d’objectivité, d’impartialité, de pertinence et de qualité des données produites ». Son président est choisi « en raison de ses qualifications dans le domaine juridique, économique et technique », pour un mandat non renouvelable ; les neufs membres de l’Autorité, dont le mandat dure six ans, ne peuvent être révoqués (sauf « cas d’empêchement ou de faute grave »). Le Président actuel est Paul Champsaur.

Un arbitrage délicat entre qualité et délai de publication des statistiques

Produire la statistique publique est « une activité austère à très fort contenu technique », comme le souligne Jean-Michel Charpin. L’exigence de qualité est cruciale, pour que les agents économiques puissent fonder leur comportement avec la meilleure information possible. Certains pays ont une « culture naturelle » du management de qualité, avec pour objectif prioritaire d’éviter l’incident. La France, selon Jean-Michel Charpin, se caractérise par une « culture de l’incident », l’incident permettant de démontrer une capacité de réaction efficace (l’incident créerait un esprit de cohésion, propice à l’amélioration de la qualité).

Bien que l’Insee soit reconnu parmi les instituts les plus performants en termes de qualité, Jean-Michel Charpin estime que les révisions de croissance posent problème. Selon des études internationales, la France se situe parmi les pays où les révisions sont les plus faibles : en juin 2007, par rapport aux estimations initiales des comptes nationaux trimestriels, la France affichait un écart absolu moyen de 0,27%, contre 0,26% au Royaume-Uni, à ,27% également pour le Canada, mais 0,76% pour le Japon, 0,34% pour les Etats-Unis et 0,31% pour l’Allemagne.

Évidemment, lorsque la croissance trimestrielle moyenne est de l’ordre de 0,5%, pour meilleure qu’elle soit, la performance de la France reste médiocre, puisque l’erreur d’estimation représente la moitié de l’indicateur mesuré. D’autre part, sur la période 1995-2007, les révisions ont été systématiquement biaisées à la hausse pour tous les pays. La France est moins exposée que les autres pays à ce biais, car les révisions y sont calées sur des modèles économétriques dont les erreurs sont aléatoires, mais ce biais expose les statisticiens publics à une accusation de pessimisme.

En revanche, l’autre reproche adressé aux statisticiens publics, à savoir la volatilité des estimations de croissance trimestrielle, est injustifié selon Jean-Michel Charpin. Certes, il peut exister une volatilité des estimations trimestrielles, mais elle reste largement circonstancielle. Jean-Michel Charpin relate ainsi l’expansion des achats d’équipements au deuxième trimestre avant la coupe du monde de football, contrebalancée par la réduction des activités récréatives culturelles et sportives, ainsi que les dépenses en hôtellerie et restauration au cours du troisième trimestre (les français ont acheté des téléviseurs en juin, et ont passé juillet collé devant...).

En définitive, c’est vers une amélioration fondamentale de la qualité des estimations que les statisticiens publics doivent chercher à progresser, plutôt que vers une rapidité toujours accrue de la disponibilité des statistiques.

Des chiffres... et des lettres !


Produire des chiffres fiables et disponibles rapidement est un enjeu. Les communiquer en est un autre, et pas des moindres. Comme l’a rappelé Jean-Michel Charpin, l’Insee communique chaque jour une centaine d’informations. Par le monde, les modes de communication se ressemblent, car il existe des codes de bonne conduite, et des normes de diffusion internationales. Comme on l’a évoqué plus haut, une certaine latitude est laissée aux États, les standards internationaux admettant qu’il puisse exister des « informés privilégiés », tels les gouvernements. Mais la communication des instituts statistiques est souvent critiquée pour son manque de clarté ou de pédagogie, comme en témoigne le débat autour de l’indice des prix à la consommation en France. Depuis l’entrée en vigueur de l’euro fiduciaire au 1er janvier 2002, les consommateurs français ont le sentiment diffus d’une inflation effective supérieure à l’inflation « officielle ». L’enseigne E. Leclerc a orchestré une vaste campagne sur le thème, relayée par les organisations de consommateurs. De fait, il existe une différence entre l’inflation observée et l’inflation ressentie, plus importante et plus durable que dans les autres pays européens, alimentée par les politiques eux-mêmes (notamment Ségolène Royal pendant la campagne, puis Nicolas Sarkozy après son élection).

Jean-Michel Charpin relate les « très nombreuses initiatives prises pour essayer d’éclairer le débat public » sur l’indice des prix qu’on peut classer en trois catégories : celles visant à expliquer le décalage entre inflation observée et inflation ressentie ; celles visant à fournir des informations complémentaires (par exemple, inclure l’effet qualité : si le prix d’un téléviseur à tube cathodique baisse de 5%, et si le prix d’un téléviseur à écran plasma baisse de 5%, l’indice des prix à la consommation baisse de 5%, sans prendre en compte l’effet qualité ; celles visant à animer le dialogue social. Se sont ensuivies plusieurs recommandations, notamment d’origine parlementaire, quant au dispositif d’observation, mais « il est frappant de constater, d’une part, qu’elles n’ont conduit à aucune modification de la méthode de calcul de l’indice des prix à la consommation, d’autre part, qu’elles n’ont pas entamé le robuste scepticisme du grand public en matière de crédibilité officielles d’inflation et de pouvoir d’achat ».

Faut-il dès lors modifier l’IPC ? Même les auteurs les plus critiques sur l’indice ne suggèrent que des modifications marginales. Un aspect important concerne l’inclusion dans l’IPC des achats immobiliers (cet achat pouvant être assimilé à une consommation très durable). Mais on se heurte à une difficulté importante, la dissociation du foncier (non consommable) et du bâti (consommable). Plus fondamentalement, modifier la méthodologie de calcul de l’IPC se heurte à des contraintes de comparaisons internationales, notamment dans une zone monétaire à monnaie unique.

Faut-il croire les statistiques ?

Pourquoi les consommateurs français n’ont-ils pas confiance dans l’IPC, mais considèrent-ils comme crédibles les statistiques démographiques ? Jean-Michel Charpin rend compte d’un sondage IPSOS réalisé en décembre 2006, selon lequel 83% des sondés considèrent que le taux de natalité reflète très bien ou plutôt bien « ce qui se passe réellement en France » (78% pour le recensement et 77% pour le taux de mortalité). Comme le souligne Jean-Michel Charpin, la crédibilité est cumulative et asymétrique : « la défiance entraîne la défiance », et la crédibilité est « longue à acquérir, rapide à perdre ». En matière de statistique publique, il n’est pas étonnant que certains agrégats soient ressentis différemment de leur valeur objective, puisque ces agrégats sont des moyennes, et qu’un individu donné est rarement un « individu moyen » : d’où l’impression que l’inflation moyenne n’est pas celle de son propre panier de consommation, ou que le chômage est supérieur à ce qu’on observe autour de soi.

Le cas du recensement est assez emblématique, puisque la méthode de recensement exhaustif (tous les sept à dix ans) a été abandonnée au profit d’un recensement par échantillonnage et par roulement entre communes, en janvier 2004. La réaction de certains démographes, et de certains maires, aurait pu jeter un discrédit sur la nouvelle méthode. Pourtant, la presse a adhéré à cette méthode, et les chiffres du recensement font désormais l’ouverture du journal télévisé. Comme le remarque Jean-Michel Charpin, la remontée des taux de fécondité, qui situent la France au 1er rang des pays européens, est une source d’optimisme et de fierté qui n’est probablement étrangère à la bonne crédibilité du recensement. Parce qu’il serait erroné de considérer que les statistiques démographiques sont per se moins contestées que les autres (voir notamment les statistiques sur l’immigration).

En attendant le rapport de la Commission Stiglitz-Fitoussi...

N’ayant pu obtenir une version précoce du rapport de la Commission Stiglitz-Fitoussi, Jean-Michel Charpin n’a pas abordé les questions relatives à l’incorporation de l’immatériel, du non marchand, et des externalités dans les comptes nationaux. Le texte de sa conférence sera publié dans une prochaine lettre de l’AFSE. Rendez vous l’an prochain, pour un compte rendu de la conférence d’André, nouveau président élu de l’ASFE.

mardi 1 septembre 2009

A la recherche des temps nouveaux des économistes

Ce mercredi 2 septembre 2009, s'ouvre l'université d'été du MEDEF. Contrairement à l'an passé, Gizmo ne pourra pas y participer, retenue par de nobles tâches ménagères. Elle le regrette d'autant plus qu'une session a particulièrement retenu son attention : "A quoi servent les économistes ?". C'est page 21 du programme détaillé.
Où l'on découvre que les conférenciers sont :
• Noël Amenc, directeur de la recherche et du développement de l’EDHEC
• Nicolas Baverez, avocat et économiste
• Jean-François Cirelli, vice-président directeur général délégué de GDF-Suez
• Michelle Debonneuil, économiste
• Elisabeth Ducottet, PDG de Thuasne
• Roger Haddad, président de Kxen
• Hervé Novelli, ministre des PME, de l’Artisanat, du Commerce, des Services et de la Consommation
• Jean Peyrelevade, économiste et chef d’entreprise
• Alain Sauret, avocat associé chez Capstan
• Serge Villepelet, président de PricewaterhouseCoopers

Pas un économiste universitaire, ou un chercheur en économie. Donc, ils ne servent à rien, pas même à être invités. En même temps, ce n'est pas très grave, puisqu'ils sont en voie de disparition. Dire que naguère, il existait un Conseil d'analyse économique, avec quelques uns d'entre eux (notez bien que l'usage de l'imparfait est parfaitement abusif, puisque le CAE continue de se réunir, mais qui s'en soucie ?). Qu'on avait créé plus récemment, une commission de libération de la croissance, déjà moins fournie en économistes universitaires. L'estocade vient d'être portée avec la commission "grand emprunt national". Finalement, la table ronde du MEDEF, elle est dans l'air du temps... nouveau.

dimanche 30 août 2009

Aller plus haut ?

Vendredi 28 août 2009, la Bourse de Paris a terminé à 3 693,14 points, soit le plus haut observé depuis le début de l’année, et un gain de 14,77 % depuis le 1er janvier 2009. Plus que jamais conquérante de l’inutile, Gizmo prédit que cette cotation sera le plus haut de l’année 2009 :
Parce que Gizmo a anticipé, presque parfaitement, le krach boursier de mai 2008 (cliquer sur le graphique pour agrandir) ;
Parce que les marchés sont guidés par un excès d’optimisme ;
Parce que 15% de hausse annuelle, ça ne vous rappelle rien ?
Parce que la crise est loin d’être surmontée ;
Parce que c’est la rentrée sociale ;
Parce que l’impact macroéconomique et financier de la grippe A(H1N1) est sous-estimé.
Gizmo prend un risque énorme (exercice de rentrée : il reste 87 séances boursières d’ici la fin de l’année ; quelle est la probabilité que Gizmo ait raison ?). Quant à toi, lecteur choyé, tu sais ce qu’il te reste à faire : vends (pour que Gizmo ait raison), ou achète (pour faire de bonnes affaires). Rendez-vous le 31 décembre prochain.

mercredi 26 août 2009

C'est pas "à tous les coups on gagne"

Mardi 25 août 2009, le Président de la République a réuni les représentants du secteur bancaire et financier pour aborder deux sujets : le respect par les banques de leur engagement à financer l'économie d'une part, et le bonus des traders d'autre part. Le Président a présenté les conclusions de cette réunion à la presse (voir ici, pour la version écrite). Sur le second point, le Président a annoncé trois décisions majeures : (i) une modification des règles de rémunération des traders, applicable immédiatement par la place française "qui doit être irréprochable" ; (ii) un contrôle renforcé des aides de l'Etat aux institutions financières, en liant les rémunérations des traders aux aides publiques, et aux mandats octroyés aux institutions financières par l'Etat (qui sont sources d'activités rémunératrices pour les banques) ; (iii) une initiative internationale, lors de la réunion du G20 de Pittsburg, pour inciter les pays du G20 à adopter les mêmes règles de gouvernance, de transparence et de responsabilité que la place française. Gizmo se propose d'analyser ces différents points, en commençant par l'objet initial du courroux présidentiel : le provisionnement d'un milliard d'euros par BNP-Paribas pour la rémunération variable d'un ensemble de collaborateurs.

Une taupe à la BNP

Le 4 août 2009, Libération annonçait que BNP-Paribas avait provisionné un milliard d'euros de plus en 2009 qu'en 2008 pour la rémunération variable (bonus) de ses traders. La direction de la banque ne démentait pas le provisionnement, mais ajoutait que le montant d'un milliard n'était pas garanti. Seule la provision existe, puisque la réglementation oblige la banque au provisionnement, mais la somme reste virtuelle tant que les comptes définitifs n'ont pas été arrêtés. Bien que les comptes trimestriels soient publics, il est évident qu'une "taupe" a alimenté la polémique en divulguant l'information à Libération. Sans mésestimer le travail des journalistes, il est difficile d'inférer des données comptables brutes une telle information (d'ailleurs, aucun journaliste n'a épluché les comptes des autres banques de la place, pour y déterminer le montant des provisionnements pour bonus). Le mal était fait, l'opinion publique comprenant difficilement qu'une banque ayant bénéficier du soutien de l'Etat suite à la crise des subprimes puisse "gaver" une poignée de traders (600 ?) de bonus pharaoniques.

Bonus-malus ou bonus-lapsus ?

Depuis plusieurs années, ont fleuri dans toutes les sphères de l'activité économiques des mécanismes de bonus-malus. On connaissait le bonus-malus en assurance automobile : bonus pour les bons conducteurs, sous forme de réduction de primes pour chaque année de conduite sans accident responsable, malus sous forme d'augmentation de prime en cas d'accident responsable. Puis est venu le bonus-malus écologique pour les véhicules polluants. Voici donc qu'on introduirait un bonus-malus pour la rémunération des traders. Incidemment, ceci renvoie à une philosophie sommaire et universelle de Nicolas Sarkozy : la carotte et le bâton (universelle, car elle s'est accessoirement dévoilée dans le projet décret initial sur le nouveau statut des enseignants-chercheurs, pour qui le service d'enseignement pouvait être allégé (carotte pour la recherche), mais aussi alourdi (bâton pour… pour quoi, au juste ?).

Quel est le mécanisme dévoilé par Nicolas Sarkozy ? "Le versement des bonus sera désormais en partie différé pour tenir compte des résultats. 2/3 des bonus seront versés de manière différée. Un tiers de la partie différée du bonus sera versé en titres de l’entreprise où travaillent les traders. Et surtout, un système de malus sera mis en place : si les performances ne sont pas au rendez-vous dans la durée, la partie différée du bonus ne sera pas versée. Avant la réunion d’aujourd’hui on versait des bonus, les traders prenaient des bonus, l’année suivante leur activité perdait de l’argent, c’est le contribuable qui payait. Désormais le trader qui réalise un bonus, parce que sur la 1ère année il a fait des bénéfices sur son activité devra attendre 3 ans pour toucher l’intégralité des bonus et si dans les 2 années qui suivent son activité perd de l’argent, le bonus s’appliquera immédiatement, il ne touchera pas son bonus. Pas de bonus sans malus. Ce n’est pas « à tous les coups l’on gagne ». Ce n’est pas au contribuable de payer." [grassé par Gizmo]

Un peu d'exégèse. Le nouveau mécanisme de rémunération variable introduit un lissage : les bonus ne seront pas versés immédiatement l'année de la réalisation de la performance, mais seront différés pour tenir compte de la persistance de la performance individuelle. Il introduit également une fidélisation contrainte du trader, dont le différé de bonus sera versé (pour 1/6 du bonus total) sous forme de titres de l'institution financière. Ceci pose deux problèmes. D'une part, comment la rémunération différée pourra-t-elle s'opérer si le trader quitte la banque de son propre chef, ou par un licenciement ? D'autre part, la rémunération sous forme de titres est-elle réellement incitative ? Les traders exerçant en France feront probablement de l'arbitrage réglementaire, s'ils estiment que le nouveau mécanisme n'est pas incitatif.

Mais surtout, Nicolas Sarkozy présente comme "malus" la contrepartie : si la performance annuelle ne se reproduit pas les deux années suivantes, il perd son différé de bonus. Il ne s'agit évidemment pas d'un malus, mais, à proprement parler d'une "franchise de bonus", ou d'un "bonus conditionnel". Outre le lapsus révélateur du discours ("le bonus s'appliquera immédiatement", alors qu'il convient de lire "le malus s'appliquera immédiatement"), on peut s'interroger sur la gestion intertemporelle du dispositif. On peut concevoir en effet une alternance d'années à performance positive et négative, et dans ce cas, comment gérer les différentes séquences de trois années dont il est question ?

Enfin, Nicolas Sarkozy entretient la démagogie en répétant à plusieurs reprises que le contribuable n'a pas vocation à couvrir les pertes des traders. Il y a là un raccourci choquant : le renflouement des banques françaises ne couvre pas les pertes éventuelles des traders, mais était conçu comme un moyen de mettre fin à la défiance dans le système de prêts interbancaires. En outre, le contribuable n'a pas "payé", puisque ce renflouement s'est opéré par des prêts de l'Etat aux institutions financières.

Après le Mozart de la finance, le Tsar des rémunérations

La mise en œuvre du nouveau mécanisme est immédiate, et sera assortie d'un contrôle. D'une part, "la commission bancaire interviendra dans toutes les banques établies en France à partir du mois de septembre pour contrôler l’application de ces règles. Le résultat de ses investigations sera rendu intégralement public". D'autre part, "l’Etat français n’accordera aucun mandat aux banques qui n’appliqueront pas les règles en matière de rémunération des traders." Enfin, Michel Camdessus, promu "tsar des rémunérations" (rappelons-nous qu'il était déjà le roi de la rémunération du livret A , et qu'il avait libéré la croissance bien avant Attali…), sera " chargé(e) de contrôler les rémunérations des traders dans les banques qui ont reçu un soutien de l’Etat en fonds propres. Il disposera d’un pouvoir de recommandation sur les systèmes de rémunérations et les versements individuels pour les 100 traders les mieux payés. Si ses recommandations ne sont pas suivies il saisira la commission bancaire, le Conseil d’Administration de l’établissement et le cas échéant l’Assemblée Générale des actionnaires." Diable ! Que de pouvoirs confiés à un seul homme ! Pourquoi les "100 traders les mieux payés" (de chaque établissement, suppose Gizmo) ? Pourquoi pas tous les traders ? Ou les 25% les mieux payés de chaque banque, ce qui tiendrait compte de la taille des établissements ? Enfin, "l’Etat français n’accordera aucun mandat aux banques qui n’appliqueront pas les règles en matière de rémunération des traders". Là, la sanction individuelle (le non bonus des traders non performants) se double d'une sanction collective. On aurait aimé avoir des précisions sur la nature des mandats en question (placement de la dette obligataire ? ).

La lutte pour le premier coup

Nicolas Sarkozy a commencé son intervention en soulignant que la place de Paris devait se montrer irréprochable en matière de rémunération. Il entend donner l'impulsion à l'ensemble de la communauté internationale, en s'appuyant sur sa plus fidèle alliée (?), Angela Merkel, pour que l'ensemble des pays du G20 appliquent les mêmes règles de rémunération variable des traders, lors du prochain sommet de Pittsburg. En outre, il "souhaite que le G20 examine plusieurs propositions : une limitation globale des bonus distribués en pourcentage des revenus des banques de financement et d’investissement, première proposition ; une limitation des bonus les plus élevés, deuxième proposition ; et la création dans toutes les places financières d’une taxe assise sur les bonus distribués dont le produit alimenterait les systèmes de garanties des dépôts, qui sont sollicités en cas de crise. " Puisque le nouveau mécanisme de rémunération français introduit per se, une distorsion de concurrence avec les autres places financières, on se demande pourquoi ces trois suggestions, et à tout le moins les deux premières, n'ont pas d'ores et déjà été préconisées par Nicolas Sarkozy pour la France.

Les traders doivent-ils être des salariés ?

Le nouveau mécanisme de rémunération, on l'a vu, n'est pas à proprement parler un mécanisme de bonus-malus, mais un mécanisme de bonus conditionnel différé. Aurait-on pu pousser plus loin, et introduire une véritable rémunération variable, à la hausse comme à la baisse ? Par exemple, en cas de performance négative du trader, pourrait-on envisager que la partie variable de la rémunération devienne négative, amputant la rémunération fixe du trader ? Un tel schéma de rémunération est la négation même du salariat. En effet, si les salariés louent leur force de travail, c'est parce qu'ils transfèrent à leur employeur le risque d'activité. Précisément, ce qui caractérise l'entrepreneur, c'est qu'il gère lce risque d'activité ; c'est à lui d'assumer les pertes liées à une moindre activité, ou une moindre performance. On peut toutefois pousser le raisonnement, et se demander si les traders ne devraient pas bénéficier d'un statut particulier (profession libérale, entreprise unipersonnelle) qui les mettraient dans une relation d'agence directe avec des institutions financières, sous la forme de délégation de gestion de portefeuille pour compte de tiers. Les traders pourraient ainsi négocier les rémunérations qu'ils souhaitent, mais assumer également les risques de perte sur leurs propres fonds, à l'instar des names de l'assurance.

Que l'on ne se méprenne pas : Gizmo n'a aucune sympathie pour les rémunérations outrancières versées à des traders, dont elle doute de l'utilité sociale. Mais tant d'approximations et d'interrogations dans les décisions présidentielles la laissent dubitative. En définitive, la solution qu'elle préconisait en janvier 2008, à savoir un retour à une séparation des activités bancaires, entre banques de dépôts étroitement réglementées et sécurisées et banques d'investissement soumises au libre jeu du marché lui semble toujours d'actualité.